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COUVAISON ET ELEVAGE DES POUSSINS

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Extraits du livre VIII de "De re rustica" de Columelle

De la couvaison

Presque toujours, après leur première ponte, les poules demandent à couver dès les ides de janvier : ce qu'on ne permet pas à toutes, parce que les jeunes sont plus avantageusement réservées pour la ponte que pour l'incubation, dont on leur ôte le désir en leur passant une petite plume à travers les narines.
Il faudra donc choisir pour cette fonction les vieilles poules qui y sont accoutumées, et surtout connaître leurs habitudes, parce que les unes couvent très bien, tandis que les autres valent mieux pour élever les poussins qui viennent d'éclore; il y en a, au contraire, qui brisent et mangent leurs oeufs et ceux des autres poules : il faut alors les leur enlever dès qu'ils sont pondus.
Les petits de deux ou trois mères, pendant qu'ils sont encore jeunes, doivent être réunis sous la meilleure nourrice; mais il faut faire cette substitution dès les premiers jours, afin que, trompée par la ressemblance, elle ne puisse pas distinguer les poussins étrangers d'avec les siens. Il y a toutefois une mesure à garder : en effet, on ne doit pas confier à une seule poule plus de trente petits, car on prétend qu'elle ne peut pas en élever une plus grande quantité.
On observe de ne donner à couver qu'un nombre d'oeufs qui soit impair et variable selon les époques : ainsi dans le premier temps, c'est-à-dire au mois de janvier, on en mettra quinze sous la poule et jamais plus; au mois de mars, dix-neuf et jamais moins; vingt et un au mois d'avril, et autant pendant tout l'été, jusqu'aux calendes d'octobre. Plus tard, il n'y a plus à s'occuper de ce soin, parce que les poussins qui éclosent pendant le froid meurent ordinairement.
Il y a même beaucoup de personnes qui pensent qu'à dater du solstice d'été il n'y a plus de bonne couvée, parce que, depuis cette époque, quoiqu'on puisse sans difficulté élever les poulets, ils n'acquièrent jamais une grosseur suffisante. Mais, dans les lieux voisins des villes, où l'on vend à bon prix des poulets dès qu'ils quittent leur mère, lesquels alors ne sont pas exposés à mourir, on ne peut qu'approuver les couvées d'été. Au surplus, on doit toujours, quand on met des oeufs sous les poules, avoir égard à ne le faire que lorsque la lune est dans son croissant, du dixième au quinzième jour : en effet, cette opération réussit presque toujours mieux pendant ce temps, et ou s'arrange ainsi de manière que la lune soit encore dans son croissant quand les poussins éclosent.
Il faut vingt et un jours pour que les oeufs de ces gallinacées aient pris vie, et que le foetus ait reçu la conformation d'un oiseau; mais pour les paons et les oies, le ternie est d'un peu plus de vingt-sept jours. Si l'on veut donner à la poule des oeufs de ces derniers oiseaux à couver, on les placera sous elle dix jours avant les siens propres; ce laps de temps expiré, on lui confie ceux-ci au nombre de quatre ou de cinq tout au plus, et des plus gros, car des petits oeufs il ne provient que de petits oiseaux.
Ensuite, si l'on veut avoir beaucoup de mâles, on fera couver les oeufs les plus longs et les plus pointus; tandis qu'on choisira les plus ronds, si l'on veut obtenir des femelles. Ceux qui s'occupent de l'incubation avec une attention scrupuleuse, y procèdent ainsi qu'il suit : ils font choix d'abord d'un gîte à l'écart, pour que les couveuses ne soient pas troublées par les autres volailles; ensuite, avant d'y établir le nid, ils nettoient ce lieu avec soin, ils parfument la paille qu'ils lui destinent avec du soufre et du bitume brûlant sur une torche; cette paille, ainsi purifiée, garnit les nids de manière à les rendre assez concaves pour qu'en y volant ou en les quittant, les couveuses ne fassent pas rouler les oeufs à terre.
Quelques personnes étendent, sous la litière des nids, des tiges de chiendent et de petites branches de laurier, des gousses d'ail et des clous de fer, croyant que ces objets préservent des mauvais effets du tonnerre, qui altère les oeufs et tue les poulets à demi formés avant le développement de tous les organes.
Celui qui surveille les incubations ne placera pas à la main les oeufs un à un; il les apportera tous dans une jatte de bois, et les versera ensemble et doucement dans le nid qu'il a préparé.
On dispose auprès des couveuses leur nourriture, afin que, pouvant ainsi se rassasier, elles demeurent plus assidûment sur leurs oeufs, et ne les exposent pas au refroidissement en s'éloignant trop. Quoiqu'elles aient soin de les retourner avec leurs pattes, le gardien ne doit pas moins les visiter pendant que les mères les quittent, et les tourner à la main, afin que, tenus également chauds, ils prennent vie également; il retirera en même temps ceux qui se trouveraient endommagés ou cassés par les ongles de la poule. Après ces soins, il examinera, le dix-neuvième jour, si les poussins n'ont pas percé les oeufs avec leurs petits becs, et il écoutera s'ils crient, parce qu'il arrive souvent qu'ils ne peuvent briser les coquilles qui sont trop épaisses.
Dans ce cas, il faudra tirer à la main ces jeunes oiseaux, et les mettre sous la mère, qui les tiendra chaudement : c'est un travail que l'on ne continuera pas au delà de trois jours; car les oeufs dans lesquels on n'entend aucun cri après vingt et un jours, ne renferment pas d'animaux vivants. On retire ces oeufs pour que la couveuse ne s'épuise pas, retenue trop longtemps par un vain espoir de les voir éclore. On ne doit pas enlever chaque poussin dès qu'il est né, mais le laisser durant un jour dans le nid, sous sa mère, et ne lui donner ni à boire ni à manger jusqu'à ce que tous soient éclos. Le lendemain du jour où la couvée sera éclose, voici comment on la retire du nid.
On place les poussins sur un crible à vesce ou même à ivraie, qui ait déjà servi; puis on les expose à une fumigation de tiges de pouliot. Il paraît que cette fumée les préserve de la pépie, qui les fait promptement périr tant qu'ils sont jeunes.
Après cela, on les renferme avec leur mère dans une cage, et on les nourrit avec de la farine d'orge cuite dans de l'eau, ou bien avec de la farine d'adoréum détrempée avec du vin, données en petite quantité : car il faut surtout éviter les indigestions. C'est pourquoi on les retiendra trois jours dans la cage avec leur mère ; puis, avant de les en laisser sortir pour qu'ils prennent d'autre nourriture, on les tâtera tous pour voir s'il ne leur est rien resté de la veille dans le jabot : s'il n'était pas vide, c'est qu'il y aurait indigestion, et il ne faudrait pas les laisser manger avant que la digestion soit parfaite.
On ne permettra pas que ces jeunes poulets s'écartent : ils seront retenus près de la cage, et nourris de farine d'orge jusqu'à ce qu'ils aient pris de la force. Il faut les préserver du souffle des serpents, dont l'odeur est si pestilentielle qu'elle les fait tous périr. On obvie à cet accident, en brûlant à de courts intervalles de la corne de cerf, ou du galbanum, ou des cheveux de femme : toutes substances dont les émanations détruisent l'effet de cette odeur pestilentielle.
On veillera à ce que les poulets soient tenus dans une température tiède, car ils ne peuvent supporter ni la grande chaleur, ni le froid; le mieux est de les retenir renfermés dans le poulailler avec leur mère, et d'attendre quarante jours pour les laisser courir en liberté. Au surplus, dans les premiers jours de leur existence, qui sont comme leur enfance, il faut les prendre pour les visiter, leur arracher les petites plumes de dessous la queue, pour qu'elles ne se souillent pas d'excréments qui s'y durciraient et boucheraient leur anus.
Toutefois, quelque soin qu'on prenne à cet égard, il arrive souvent que ce conduit s'obstrue : on y remédie alors en y introduisant une plume d'aile qui ouvre le passage aux aliments digérés. On tâchera de préserver ces poulets, devenus forts, de la pépie, qui peut les attaquer ainsi que leur mère : à cet effet on ne leur donnera que de l'eau très pure dans des vases très propres; on fera en même temps de fréquentes fumigations dans les poulaillers, et on les débarrassera de la fiente qui les souille.
Quand, malgré ces précautions, la pépie se manifeste, quelques personnes font avaler aux malades des gousses d'ail trempées dans de l'huile tiède; d'autres leur font couler dans l'intérieur du bec de l'urine d'homme que l'on a fait tiédir, puis leur tiennent le bec fermé jusqu'à ce que l'amertume de ce liquide leur fasse évacuer par les narines le produit des nausées occasionnées par la pépie. Le raisin que les Grecs appellent ἀγρία σταφυλὴ, est aussi un bon remède quand ou le mêle avec leur nourriture, ou bien quand on l'écrase et qu'on le leur donne à boire avec de l'eau.
Au reste, ces médicaments ne sont bons que quand la maladie a fait peu de progrès : car si la pépie attaque le tour des yeux, si l'oiseau refuse de manger, on lui fait aux joues des incisions par lesquelles on fait écouler tout le pus qui s'est amassé sous l'oeil, puis on saupoudre la plaie avec un peu de sel égrugé.
Cette maladie se déclare surtout lorsque ces volailles ont souffert du froid et de la faim, ou bien quand elles ont bu pendant l'été de l'eau croupie dans les cours, ou encore quand on leur a laissé manger, même en petite quantité, des figues ou des raisins avant maturité, nourriture dont elles doivent s'abstenir. Pour les dégoûter de ces derniers fruits, on leur présente, quand elles ont faim, des raisins de vigne sauvage cueillis verts dans des buissons, et cuits avec de la farine de froment : offensées par cette saveur, les volailles dédaignent ensuite toute espèce de raisins. Il en est de même des figues sauvages, qui, données cuites avec leur nourriture, les dégoûtent de la figue cultivée.
Comme pour tous les autres animaux de la ferme, on est dans l'usage de choisir les meilleures poules et de vendre les moins bonnes; on observe aussi d'en diminuer le nombre tous les ans en automne, temps où elles cessent. de produire. On se défera donc des vieilles, c'est-à-dire de celles qui auront plus de trois ans, et de celles qui sont ou peu fécondes ou mauvaises nourrices, et surtout de celles qui mangent leurs oeufs ou ceux des autres poules : on vendra aussi celles qui auront commencé à chanter comme les mâles ou à gratter la terre comme eux; on ne gardera pas, non plus, les poulets tardifs qui, nés après le solstice d'été, ne peuvent pas acquérir un accroissement suffisant. On n'en usera pas de même à l'égard des coqs : on conservera ceux qui sont courageux tant qu'ils pourront féconder leurs femelles : car, dans cette espèce d'oiseaux, un bon mâle est difficile à trouver.
A l'époque où les poules cessent de pondre, c'est-à-dire après les ides de novembre, on leur supprime les aliments coûteux; on leur donne du marc (le raisin, qui les nourrit assez bien quand on y joint  de temps en temps des criblures de froment.

 

 



 


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